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Mary Mother of Frankenstein


Création en mai 2010 au Théâtre National, Bruxelles, dans le cadre du KunstenFESTIVALdesArts



Spectacle en anglais et français

 

MARY MOTHER OF FRANKENSTEIN traite de la manière dont la science s’empare du corps et le transforme, à travers quelque chose d’essentiel, de fondateur pour l’esprit humain : la reproduction, le rapport à l’autre sexe, au désir et le rapport à la descendance.
Grâce à la biogénétique, il est désormais possible d’enfanter sans union sexuelle, par fécondation in vitro. On peut également effectuer des diagnostiques sur les embryons congelés, détecter une maladie, les « trier » et, pourquoi pas bientôt, choisir le sexe, la couleur des yeux et sans doute intervenir sur le code génétique, dans l’idée d’obtenir un enfant considéré comme « parfait ». Et, comme une suite logique, certains envisagent l’ectogenèse – la gestation en dehors du corps de la femme.
En parallèle, tout un commerce se met en place : sont proposés déjà sur catalogue ou sur internet, comme dans un magasin de « pièces détachées » : des organes, tissus organiques, os, ovocytes, sperme congelé, et même des ventres à louer ou des bébés à vendre au plus offrant.
Enfin, dans un futur pas très lointain, en combinant biotechnologie, nanotechnologie, robotique et intelligence artificielle, il sera sans doute envisageable de concevoir un être artificiel, constitué en partie de matière organique et capable de s’auto-reproduire. Cet « être » pourrait donner naissance à une nouvelle « espèce » plus « perfectionnée » qui, dans une stratégie globale de l’évolution, conduirait à la disparition de l’Homo Sapiens.
Si l’on y ajoute le clonage – désir de reproduction du même et désir d’immortalité – concevable à plus ou moins court terme, on ne peut que s’interroger sur les fantasmes à l’œuvre derrière les moyens que se donne la science, menant à la confusion identitaire, au flottement, voire au renversement des frontières générationnelles.

 

Cependant, il ne s’agit pas de critiquer la science ou ce que nous nommons « le progrès », mais de réfléchir vers où ces recherches pourraient conduire dans la société du profit maximum et de la marchandisation, y compris de la marchandisation des corps.

 

FRANKENSTEIN OU LE PROMETHEE MODERNE ET MARY SHELLEY

 

FRANKENSTEIN OU LE PROMETHEE MODERNE, œuvre écrite à 19 ans par Mary Shelley, recèle un savoir inconscient qui permet à Claude Schmitz et Marie-France Collard de lier disparition de l’homme et désir d’immortalité – ce désir de créer un être humain artificiellement, par la seule puissance de la science et sans la relation à l’autre sexe, terreau de toute subjectivation, qui structure notre imaginaire et fonde notre rapport à l’altérité.

 

C’est ce qui fait du mythe de Frankenstein un mythe toujours actuel.

 

Contrairement à ce que la mémoire collective en retient, comme le suggère le film éponyme de James Whale, le « monstre » –  la créature faite de débris humains – n’est pas nommé. Frankenstein, c’est le nom du scientifique qui le fabrique. Il n’est pas non plus le meurtrier aveugle et déchaîné, tuant sans distinction. Il choisit ses victimes, il tue dans l’entourage proche de celui qui l’a créé et qui le rejette.
Etonnamment, des liens étroits se tissent entre la fiction écrite par Mary Shelley et les événements de sa propre vie où amour et mort se conjuguent : le décès de sa mère suite à sa naissance ; puis, en l’espace de quelques années, la perte de trois de ses quatre enfants, le suicide de sa sœur, celui de la première femme de Percy Shelley, la mort de Shelley lui-même, après huit ans de vie commune, naufragé dans le Golfe de La Spezia.

 

Pour bien comprendre Frankenstein, il faut comprendre Mary Shelley, questionner sa vie, son destin exceptionnel. Elle est née en 1797 de la rencontre de deux grands penseurs, séduits par les idéaux de la Révolution française : William Godwin, un des premiers philosophes pré-anarchistes et Mary Wollstonecraft, féministe très engagée.
A 17 ans, elle rencontre Percy Bysshe Shelley, poète et révolutionnaire, avec qui elle entame une liaison passionnée. Ils n’auront de cesse de vivre en accord avec leurs idées, très libertaires pour l’époque, réfléchissant aux moyens de créer une société nouvelle, d’autres rapports entre les hommes et les femmes, remettant en question les liens du mariage. L’exil en Suisse et en Italie les fait rencontrer Lord Byron. Le couple sera accompagné quasiment tout au long de sa vie par la demi-sœur de Mary, Claire Clairmont, qui deviendra, le temps d’un été, la maîtresse de Byron.
A partir de leurs interrogations, tant dans le domaine privé que public, à la fois au niveau rationnel et au niveau émotionnel, on peut faire le parallèle avec ce qui s’est essayé chez nous, plus largement, dans les années 1970 et dont ils étaient en quelque sorte les précurseurs. Avec, cependant, une différence notoire : il n’y avait à l’époque ni pilule, ni contraception. Il fallait donc faire preuve de volontarisme pour user de sa raison, se combattre soi-même pour accorder sa vie et ses convictions. Mary Shelley a vécu ces contradictions dans sa chair même ; elle connut des grossesses difficiles, perdit des enfants en bas âge. Ses écrits oscillent entre cette recherche de rationalité et les difficultés, les tensions, les souffrances que ces idées induisaient au plus profond d’elle-même, dans sa vie émotionnelle, inconsciente.

 

MARY MOTHER OF FRANKENSTEIN propose une plongée au cœur du cauchemar éveillé de Mary Shelley, selon une écriture éclatée. Le spectateur y rencontre les personnes qu’elle a connues, les spectres qui hantent sa vie : ses parents, Percy, Byron, Claire… mais d’autres aussi, nés de son imagination ou émanant de la mythologie, et quelques figures contemporaines…

 

Le texte de la pièce inclut des citations d’œuvres classiques (Eschyle, Sophocle, Shakespeare, Tchekhov…) ainsi que des extraits des écrits de Mary Shelley, Percey Shelley, Lord Byron et Claire Clairmont (romans, journal, lettres, poèmes) qui sont interprétés dans leur langue d’origine par une distribution britannique donnant à entendre les utopies et les mélancolies du romantisme – comme un dernier cri de l’Homo Sapiens ?

 

Claude Schmitz et Marie-France Collard
Avril 2010